Quand celui qui soutient devient lui-même un parent en souffrance

Après une naissance, l’attention se porte principalement sur la mère et le bébé. Le père est souvent placé dans une fonction de soutien : il accompagne, rassure, prend le relais, organise le quotidien et reprend parfois rapidement son activité professionnelle.
Son propre état reste rarement interrogé.
On lui demande comment vont sa compagne et l’enfant. Beaucoup plus rarement comment il va, lui.
Pourtant, devenir père entraîne aussi une transformation profonde. La souffrance peut commencer pendant la grossesse ou apparaître dans les mois qui suivent l’accouchement. Elle ne se manifeste pas toujours par des pleurs ou une tristesse visible.
L’essentiel à retenir
- Environ un père sur dix présenterait des symptômes dépressifs pendant la grossesse de sa partenaire ou au cours de l’année suivant la naissance.
- La dépression paternelle peut se manifester par une perte de plaisir, mais aussi par de l’irritabilité, du retrait, une consommation accrue ou un surinvestissement dans le travail.
- Ne pas ressentir immédiatement un lien intense avec son bébé ne signifie pas être incapable de l’aimer.
- Il n’est pas nécessaire d’attendre deux semaines pour consulter si les symptômes sont intenses ou perturbent déjà la vie familiale.
- Des idées suicidaires, une violence incontrôlée ou une rupture avec la réalité nécessitent une aide urgente.
La transition vers la paternité commence avant l’accouchement
Pendant la grossesse, le futur père rencontre son enfant de manière indirecte : à travers les échographies, les mouvements du ventre, les récits de sa partenaire et les représentations qu’il construit.
Cette attente peut susciter de la joie, mais également de la peur, un sentiment d’irréalité ou des interrogations sur sa capacité à devenir parent.
Après la naissance, la relation devient concrète. Il faut apprendre à porter le bébé, comprendre ses signaux, participer aux repas, le changer, l’apaiser et l’endormir. Le père doit également trouver sa place dans une organisation initialement centrée sur la récupération de la mère et les besoins du nouveau-né.
Certains hommes ressentent immédiatement une proximité forte avec leur enfant. Chez d’autres, l’attachement se construit progressivement, au fil des soins et des moments partagés.
Ne pas éprouver un « coup de foudre » dès la naissance ne signifie donc pas être incapable d’aimer son bébé.
Combien de pères sont concernés ?
L’expression la plus précise est celle de dépression périnatale paternelle, puisqu’elle peut apparaître pendant la grossesse de la partenaire ou au cours de l’année suivant la naissance.
Dans le langage courant et les recherches en ligne, l’appellation « dépression post-partum du père » reste cependant la plus employée.
Les études internationales estiment qu’environ un père sur dix présente des symptômes dépressifs au cours de cette période. Une publication clinique parue dans le JAMA en 2025 retient également une fréquence mondiale proche de 10 %.
En France, l’Assurance maladie indique que plus de 10 % des pères présenteraient des manifestations dépressives dans les deux mois suivant la naissance.
Ces chiffres constituent des ordres de grandeur. Les résultats varient selon le moment de l’évaluation, les questionnaires utilisés et les critères retenus.
Une dépression qui ne ressemble pas toujours à de la tristesse
Chez les pères comme chez les mères, une dépression peut entraîner :
- une perte d’intérêt ou de plaisir ;
- une fatigue persistante ;
- une humeur sombre ;
- des difficultés de concentration ;
- une culpabilité importante ;
- un sentiment d’inutilité ou d’échec ;
- des pensées de mort ou des idées suicidaires.
Chez certains hommes, la détresse prend aussi une forme plus extériorisée ou moins facilement reconnue :
- irritabilité ou colère inhabituelles ;
- impatience et conflits répétés ;
- retrait affectif ;
- éloignement de la vie familiale ;
- surinvestissement dans le travail ;
- consommation accrue d’alcool ou d’autres substances ;
- prises de risque inhabituelles ;
- difficultés à dormir même lorsque le bébé dort ;
- anxiété constante au sujet de l’enfant ;
- impression de ne pas être un père compétent ;
- difficulté à se sentir proche du bébé.
Ces comportements ne suffisent pas, isolément, à établir une dépression. Leur durée, leur intensité et leur retentissement sur le quotidien doivent être examinés.
L’irritabilité peut accompagner un état dépressif, mais elle n’explique ni n’excuse un comportement violent. La protection de la personne exposée et de l’enfant reste toujours prioritaire.
« Je devrais être heureux »
La naissance est culturellement associée à la joie et à l’accomplissement. Un père qui se sent vide, anxieux ou détaché peut donc avoir du mal à comprendre ce qui lui arrive.
Sa compagne a porté l’enfant et traversé l’accouchement. Elle récupère physiquement et assume souvent une part importante des soins. Face à cette réalité, l’homme peut considérer que sa propre souffrance est secondaire ou illégitime.
Il choisit alors parfois de se taire, de travailler davantage ou de se concentrer uniquement sur les besoins matériels de la famille.
Ce silence retarde le repérage et renforce l’isolement.
Certains hommes ont également appris à gérer seuls leurs difficultés, à retenir leurs émotions ou à se rendre utiles plutôt qu’à demander du soutien. Consulter peut alors être vécu comme un aveu de faiblesse.
Présenter l’aide comme un moyen de préserver l’équilibre familial peut faciliter une première démarche. Cela ne doit toutefois pas faire oublier que la souffrance du père mérite d’être prise en charge pour elle-même.
Quels sont les facteurs de vulnérabilité ?
Les recherches récentes, notamment une synthèse publiée par l’Institut national de santé publique du Québec en 2025, montrent que la santé mentale paternelle dépend à la fois de facteurs personnels, conjugaux, professionnels et sociaux. Plusieurs éléments peuvent se combiner :
- des antécédents personnels ou familiaux de dépression ou d’anxiété ;
- une souffrance psychique déjà présente pendant la grossesse ;
- un manque important de sommeil ;
- une naissance difficile ou vécue comme traumatique ;
- une hospitalisation ou des problèmes de santé du bébé ;
- une grossesse multiple ;
- des difficultés financières ou professionnelles ;
- un conflit conjugal ;
- un manque de soutien familial ou social ;
- un sentiment d’incompétence parentale ;
- une dépression ou une anxiété importante chez la mère.
La dépression maternelle constitue l’un des facteurs les plus régulièrement associés aux symptômes paternels. Cette relation ne signifie pas que l’état de la mère provoque mécaniquement celui du père.
Les deux parents peuvent être exposés aux mêmes contraintes : privation de sommeil, isolement, inquiétudes, tensions conjugales, manque de relais ou précarité.
Quand le père devient un « aidant-souffrant »
Lorsque la mère traverse une dépression post-partum, son partenaire peut prendre en charge une grande partie des soins au bébé, des tâches domestiques et des démarches médicales.
Il tente de rassurer sa compagne, surveille son état, protège l’enfant et redoute parfois une aggravation. À cela s’ajoutent le travail, le manque de sommeil et l’impression de ne jamais en faire assez.
Il peut alors occuper une double position : indispensable dans l’organisation familiale, mais lui-même épuisé, anxieux ou déprimé.
L’expression « aidant-souffrant » ne désigne pas un diagnostic. Elle décrit la situation d’un proche qui soutient une personne vulnérable tout en voyant son propre équilibre se dégrader.
Reconnaître son état ne détourne pas l’attention de la mère. Cela évite que toute la famille s’épuise autour d’elle.
Trouver sa place auprès du bébé
Certains pères se sentent relégués à la périphérie de la relation entre la mère et l’enfant. Cette impression peut être renforcée par l’allaitement, par l’organisation des soins ou par des professionnels qui s’adressent presque exclusivement à la mère.
Le père devient alors celui qui conduit, porte les affaires, prépare les repas ou protège le repos maternel. Ces fonctions sont importantes, mais elles ne remplacent pas une relation directe avec l’enfant.
La confiance se construit par l’expérience : prendre le bébé dans ses bras, apprendre à reconnaître ses signaux, le changer, participer aux repas selon le mode d’alimentation choisi, l’apaiser, l’endormir, le promener, jouer avec lui ou créer des rituels qui leur appartiennent.
Un père constamment corrigé ou tenu à distance peut finir par se croire moins compétent, puis réduire encore son implication.
À l’inverse, disposer d’un espace pour apprendre, essayer et développer sa propre manière de faire favorise le sentiment d’efficacité et la relation avec l’enfant.
Le couple sous tension
La fatigue et la charge quotidienne fragilisent facilement la communication.
L’un peut penser : « Elle ne voit pas tout ce que je fais. »
L’autre : « Je dois tout lui demander. »
L’un se sent rejeté. L’autre se sent abandonnée.
Une difficulté d’organisation peut rapidement être interprétée comme une preuve d’indifférence ou de désamour.
Un accompagnement individuel ou conjugal peut aider à distinguer les faits des interprétations, à formuler des demandes plus précises et à répartir non seulement les tâches, mais aussi leur anticipation.
Une baisse temporaire de la satisfaction conjugale peut accompagner l’adaptation à la parentalité. Elle n’annonce pas nécessairement une séparation. Elle montre souvent que les anciens repères ne suffisent plus et qu’une nouvelle organisation doit être construite.
Comment savoir s’il est temps de consulter ?
La durée de deux semaines constitue un repère utilisé pour caractériser un épisode dépressif. Il n’est toutefois pas nécessaire d’attendre ce délai pour demander de l’aide.
Une consultation peut être utile dès que les symptômes deviennent intenses, inhabituels ou qu’ils perturbent le sommeil, le travail, la vie quotidienne, la relation de couple, la proximité avec le bébé ou la capacité à prendre soin de soi et de sa famille.
Le changement par rapport au fonctionnement habituel compte autant que le nombre de signes. Un père qui ne ressent plus de plaisir, s’isole, travaille pour éviter le domicile, augmente sa consommation ou se sent incapable mérite d’être entendu, même si son entourage ne le trouve pas visiblement triste.
Des questionnaires comme l’EPDS ou le PHQ-9 peuvent aider un professionnel à repérer des symptômes. Ils ne remplacent pas l’entretien clinique et ne permettent pas de poser seul un diagnostic.
Quelles aides sont possibles ?
Le premier interlocuteur peut être le médecin traitant. Il pourra évaluer les symptômes, rechercher une éventuelle cause médicale et orienter vers un psychiatre ou un professionnel de l’accompagnement psychologique.
La maternité ou l’équipe de psychiatrie périnatale
La maternité peut renseigner le père sur les dispositifs disponibles dans son secteur. Certaines équipes de psychiatrie périnatale reçoivent les deux parents ; d’autres travaillent d’abord auprès de la mère et du bébé, puis orientent le conjoint vers une structure adaptée.
La PMI
La protection maternelle et infantile accompagne les familles après la naissance. Ses professionnels peuvent entendre les difficultés du père, évaluer la situation globale et proposer une orientation.
Le CMP ou les professionnels exerçant en ville
Un centre médico-psychologique, un psychiatre, un psychologue ou un autre professionnel formé peuvent recevoir le père individuellement. Une thérapie de couple peut également être proposée lorsque les tensions conjugales occupent une place importante.
Les dispositifs parents-bébé
Certaines unités ou consultations parents-bébé accueillent directement les pères ou les associent au suivi familial. Leur organisation varie selon les territoires.
L’entretien postnatal précoce peut aussi servir à repérer les besoins d’accompagnement de la mère ou de son conjoint.
Selon la situation, la prise en charge peut associer une psychothérapie, un soutien à la parentalité, un travail sur le couple, une intervention sur le sommeil et l’organisation quotidienne et, dans certaines dépressions modérées ou sévères, un traitement prescrit par un médecin.
Les recherches spécifiques aux pères restent moins nombreuses que celles portant sur les mères. Les soins s’appuient donc en partie sur les traitements éprouvés de la dépression, adaptés au contexte périnatal, conjugal et familial.
Quels effets sur l’enfant ?
Les recherches observent des associations entre la détresse psychique paternelle et certaines difficultés socioémotionnelles, comportementales, cognitives ou langagières chez l’enfant.
Ces liens restent généralement de faible amplitude et ne prouvent pas qu’une dépression du père provoque mécaniquement un trouble chez son bébé.
De nombreux autres éléments interviennent : l’état de l’autre parent, le soutien social, les conditions de vie, la qualité des soins et la possibilité d’obtenir une aide.
L’objectif n’est donc pas de culpabiliser le père, mais de rappeler qu’un accompagnement précoce peut soutenir à la fois son rétablissement, sa relation avec l’enfant et l’équilibre familial.
Construire sa propre manière d’être père
Devenir père peut réveiller la relation à son propre père, les modèles masculins reçus, la crainte de reproduire certaines attitudes ou le sentiment de ne pas savoir comment être présent.
L’accompagnement peut porter sur les pensées d’incompétence, l’anxiété face aux pleurs, les comportements d’évitement, la colère, l’équilibre entre travail et famille, la communication avec la partenaire et la relation concrète avec le bébé.
L’objectif n’est pas d’imposer une manière correcte d’être père, mais d’aider chacun à construire une place qui lui appartienne, sans rester uniquement celui qui assiste la mère ou garantit la sécurité matérielle.
Quand demander une aide urgente ?
Une aide urgente est nécessaire en présence :
- d’idées suicidaires ;
- d’un projet de passage à l’acte ;
- d’une consommation mettant la personne ou sa famille en danger ;
- d’une violence incontrôlée ;
- d’une confusion importante ;
- d’une rupture avec la réalité.
Le 3114, numéro national de prévention du suicide, est accessible gratuitement, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7.
En cas de danger immédiat, contactez le 15, le 112 ou rendez-vous aux urgences.
Soutenir les pères protège toute la famille
La santé mentale du père reste souvent examinée uniquement à travers sa capacité à soutenir la mère et l’enfant.
Elle mérite pourtant une attention propre.
Un père peut aimer son bébé et se sentir déprimé. Il peut participer aux soins tout en se percevant comme incapable. Il peut soutenir sa compagne tout en ayant lui-même besoin d’aide.
Reconnaître cette souffrance permet de réduire l’isolement, de restaurer sa place dans le couple et de construire plus sereinement sa relation avec l’enfant.
Dans mon cabinet à L’Isle-Jourdain et en visioconférence, j’accompagne les pères confrontés à l’anxiété, au sentiment d’incompétence, à l’épuisement ou aux bouleversements relationnels liés à l’arrivée d’un enfant. En présence d’une dépression caractérisée, d’un risque suicidaire ou de symptômes sévères, cet accompagnement s’inscrit en complément d’une évaluation et d’un suivi médical ou psychiatrique.
À lire également : Dépression post-partum : reconnaître les signes et trouver de l’aide.
Sources principales
Garfield C., « What Is Paternal Perinatal Depression? », JAMA, 2025.
Álvarez-García P. et coll., « Postpartum Depression in Fathers: A Systematic Review », Journal of Clinical Medicine, 2024.
Rao W. W. et coll., « Prevalence of Prenatal and Postpartum Depression in Fathers: A Comprehensive Meta-analysis of Observational Surveys », Journal of Affective Disorders, 2020.
Institut national de santé publique du Québec, Les déterminants communautaires et structurels de la santé mentale périnatale, 2025.
Assurance maladie, « Après l’accouchement : baby blues et dépression du post-partum ».
Jamet C. et Tebeka S., « Dépression périnatale – Une pathologie fréquente, aux enjeux majeurs pour la santé des femmes », médecine/sciences, 2025.
Santé publique France, « L’entretien postnatal précoce réalisé par les sages-femmes de PMI », 2025.
